I

Renaissance

Je n’ai jamais composé qu’à perte. Perte de temps, d’argent, d’oreilles… pauvres oreilles ! Et tout ça pour quoi ? Rien. En vingt ans, je n’ai pas touché un seul misérable sous pour ma musique. Aucune reconnaissance ! Rien de rien, de rien ! Si ça, c’est pas de l’art…
Mon premier EP, c’est le seul qui ait marché. Marché… marché… c’est beaucoup dire. Mais enfin, ça semblait bien parti. Les retours étaient bons et je recevais alors toutes sortes de propositions.  « Got a great future this guy has » m’était-il prédit en commentaire. Et un autre juste en dessous : « THE FUTURE »… Désolé, les gars, le « futur » n’aura pas lieu. J’ai déçu tout le monde. Ou plutôt, ils m’ont tous déçu, ces rats ! Aucun véritable soutien ! De personne ! A peine sorti de mon trou, on m’avait déjà oublié… Alors, je suis retourné dans l’ombre. Quinze ans d’ombre à composer comme un fou, jour après jour, empêtré dans cette horrible condition d’esclave ignoble sans temps, sans argent, sans rien !

Et voilà le résultat, je suis mort de fatigue. Et le plus grave, c’est que je ne me suis rien autorisé. Pas une distraction. J’ai fui tout ce qui pouvait m’empêcher de composer avec acharnement. Ainsi, pendant longtemps, je me suis retenu d’acheter une Playstation 5. Tout ce temps perdu… Allez, c’est bon là ! Je me la suis payée cette foutue Playstation 5. Enfin ! A moi Final Fantasy VII Rebirth. Ça y est, je me grille la cervelle. Je m’en fous ! Je joue comme un con. Je joue puis, pris de honte, je me sens tellement con que je cours dans mon réduit pour composer. Voilà ce que je fais dorénavant. Ma nouvelle routine, quand je ne suis pas qu’un infâme esclave répugnant : je joue un peu et je me sens con et sale et puis je cours dans mon réduit vite me nettoyer l’âme.
On y est ! Une nouvelle ère commence. La voici ! Rebirth, c’est exactement ça. Je change tout. Et de nom, et de style, et de manière ! Je renais ! J’exprime tout ce que j’ai enfoui au fond de ma gueule toute rouge et bouillante de rage. Et par-dessus tout, cette soif infinie de vivre, cette joie insensée d’exister, ce putain de bonheur d’être au monde pour, hélas, si peu de temps. Si peu de temps… J’ai donc non seulement de nombreux jeux à jouer mais aussi des milliers de morceaux à composer. Je ne peux plus gâcher ma vie à ne pas jouer à des jeux vidéos et à ne pas m’enfermer dans mon minable mètre carré de réduit pourri pour créer.
Voilà ! Grâce aux jeux, j’entrouvre la porte des limbes et guigne l’abîme – et c’est précisément là tout l’intérêt de la chose : à chaque partie, soudain saisi par d’abominables angoisses existentielles, découvrant alors l’horreur éternelle et insoutenable, je fonce dans mon réduit et j’implore la rédemption. « Créer ! Tout de suite ! ». C’est comme Gagolet, mon petit hamster nain de Dzoungarie – mon meilleur ami, et de loin ! – qui, dès qu’il a fini de tourner dans sa roue, croyant naïvement qu’une chose intéressante pourrait bien se produire ailleurs, y revient aussitôt en fonçant comme un fou pour y faire tourner à nouveau, encore et encore et encore sa putain de roue. « Tourner ! Tout de suite ! ». On doit s’y faire, mon cher Gagolet :  il n’y a rien d’autre d’intéressant pour nous dans cette vie que ta roue et mon putain de réduit.
Alors, comme je n’arrive pas à être malheureux, comme tous ces merdeux d’artistes de génie, moi j’ai maintenant les jeux vidéo comme grande malédiction toute trouvée. Car, au fond, et c’est bien ça mon véritable problème, je n’ai jamais été malheureux. Pas une once de tristesse. Fait chier putain ! Les seuls moments de minuscule désespoir de rien du tout, de ridicule petite mélancolie, j’étais heureux de l’être ! Ah, si je n’étais qu’un pitoyable dépressif comme tant d’autres aujourd’hui, si seulement je broyais du noir jour et nuit, j’en aurai des chef d’œuvre à moi ! Mais il n’y a rien à faire. Je l’aime trop cette pourriture de vie.
Pour finir, ou pour commencer, comme dirait l’autre espèce de taré du sous-sol : « et je chanterai, si je veux ; oui, monsieur, et je chanterai, parce que j’en ai le droit… de chanter… hum… » . Et sans honte. J’ai eu honte de moi toute ma vie. A chaque fois que j’ai dû chanter, j’avais honte de ma voix. Pourtant, petit, j’avais gagné le concours de chant de la classe. Récompense :  un Snickers ! Voilà mon unique salaire pour vingt ans de musique. Un putain de Snickers ! Et maintenant à chaque fois que je m’en bouffe un, ça me ramène à tout ce que j’ai foiré depuis ce temps-là ! Les autres étaient jaloux, de ma voix ou de mon Snickers – un duo en plus – peu importe, mais moi d’être premier ou de plaire aux filles ou pire, au maître de classe, j’en avais absolument, strictement, rien à foutre. J’avais honte, même, merde ! J’avais honte d’être bon ! C’était juste pas si je faisais exprès de chanter faux par peur d’être meilleur que les autres. Etre faux exprès par horreur d’être juste… Ça résume toute ma vie artistique, et pas qu’artistique ! Je m’auto-fous-en-l’air ou me mets en retrait ou me cache pour ne pas faire trop d’ombre aux autres et qu’ils ne me détestent pas. La honte d’écraser mon prochain et surtout, pire que tout, de passer pour un vulgaire prétentieux.
Ouf ! C’est derrière tout ça. Sauvé ! Je cancel tout ce que j’étais. J’arrache mes chaînes d’esclave. Plus de contrainte. Plus de barrière mentale, plus de blocage artistique. Aucune pression. Juste une liberté totale et un dévoilement absolu de ce que je suis, de qui je suis. Et comme je manque et de temps et d’argent, ça ne sera que de l’instantané, de la matière brute, comme je la préfère, comme ce texte écrit d’une traite, sans honte, j’ai dit ! Plus de honte. C’est fini ! Que du vrai ! D’une prise, d’un jet, avec tous les défauts que ça comporte, comme ça me vient et quand ça me chante ! Je ne me suis pas tué toutes ces putain d’années pour rien !


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