II

Adieu, Herr Johann !


Fini, terminé. Et tant pis pour les dizaines de morceaux inachevés, pas sortis, à faire, à refaire ou à défaire. Toutes mes ruines… explosées ! Aux oubliettes. Et pas de regrets. J’étais déjà un oublié, ou un jamais découvert plutôt, depuis trop longtemps. Plus personne ne me suivait. Il me restait deux indiens, à peine, qui m’écoutaient encore, de temps en temps, Namasté, les indiens ! Et une poignée d’autres âmes… Presque personne, je dois l’admettre. Je n’avais plus que huit auditeurs mensuels sur Spotify. Huit ! Et ça descendait et descendait encore comme un compte à rebours. 3… 2… 1… Boom ! Un échec total. Des milliers d’heures passées en vain à cravacher… au réduit… dans le train… au travail… jour et nuit à en chier… à en baver… aux chiottes… partout où je pouvais, dès que j’avais un tout petit moment de rien du tout rien que pour moi. Tout ça pour ça. Des tonnes de morceaux de cadavres malmenés, autopsiés, disséqués puis rafistolés, pour enfin… finalement… les enterrer. J’aurais pu apprendre trois quatre métiers à la place. Fossoyeur, tiens. C’était toujours mieux que de passer vingt ans à creuser l’énorme tombe de mes millions d’illusions. Et tous ces sous perdus, une petite fortune de rien du tout, à peine, presque rien, pas grand chose en fait, mais quand même, que je n’ai jamais pu économiser ou dépenser à ma guise… Et dire que je voulais encore presser des dizaines, des centaines de vinyles. Histoire de me ruiner encore plus… Pour faire quoi ? Qu’ils trônent dans mon réduit comme autant de trophées de mon échec ? Allez, Basta ! C’est fini. Qu’on fasse sonner le gong indien. Bōooong
Rien ne fonctionnait. Les gens s’en foutaient. Les réseaux sociaux étaient contre moi, de toute évidence, même les algorithmes m’ignoraient. Pas une seule vente pour mon dernier album. Enfin… si, une, la mienne. Pour voir si ça fonctionnait. Et hop, un album de vendu, un ! Ça m’a fait un petit effet, tout de même. Mais avec les taxes, j’ai fini par perdre de l’argent avec cette connerie ! Fais chier ! Un désastre passé inaperçu. Ouf. Un type seulement, Tarek, l’avait commenté : « I don’t why people has not listen to this masterpiece ». Moi non plus Tarek… Moi non plus. Et en message privé : « rip who miss this masterpiece ». Soit…
Ma musique, étrangement, n’attirait que des oreilles lointaines. Indiennes, donc, mexicaines, mon deuxième EP était sorti sur un label mexicain. Il y avait même une petite communauté qui m’aimait bien là-bas. J’avais eu droit à un article sur Remezcla, un média latino-américain. Ce n’était pas par ici qu’on allait me chier un papier comme celui-là. Ils savaient faire les choses… même pour pas grand chose, presque aucun résultat, pour trois petites miettes de cacahuètes. Gracias Los Muchachos ! À la base, ça devait sortir sur un « gros » label canadien, mais j’avais un peu trop traîné… Et le chef s’impatientait. Agacé, il n’en voulait plus. On pouvait être jeté comme ça. J’avais taffé comme un con, pendant des semaines, à y croire, et puis… plus rien. Sympa. Bref… Brésiliennes, États-uniennes, Japonaises… Plus on s’éloignait, plus on m’écoutait. J’aurais dû me barrer de là il y a bien longtemps.
Parce qu’ici, rien. Silence des radios. On m’ignore totalement. La semaine dernière, j’ai encore dû répondre à l’humiliante et sempiternelle question : « Et sinon, tu fais encore de la musique ? » qui me donne à chaque fois une envie folle d’arrêter sur le champ ou de me jeter d’un pont et qu’on en parle plus. Ou qu’on en parle enfin ? C’était pourtant pas si compliqué. Ça coûte quoi, dans la vie des gens de se renseigner, ne serait-ce qu’un peu de temps en temps ? Moi, je scrute, j’observe, je suis tout ce qui se fait. Et surtout dans mon petit coin de pas-paradis. Je n’ai, certes, pas assez de temps, mais je le prends. Mes concurrents m’intéressent. Même les comiques, les clowns du coin, qui s’amusent à faire de l’art pour faire rire ou simplement pour percer mais jamais, jamais, pour émouvoir, pour faire chialer. Tout ça m’intéressait moi. Hélas, personne, jamais, ne s’est intéressé à moi. Snif. Rien à foutre. J’aurais dû écouter mon médecin. « La cigarette et la musique, fini ! » m’avait-il dit, il y a bien longtemps, pour me ménager. C’était une mise en garde. Tout ça ne servirait à rien. Ça ne me ferait que du mal, me consumer. En effet… Pour me sauver, il avait voulu souffler sur la flamme à peine allumée de mon art, ce vieux salopard. Mais bon, il avait raison.
Je l’aurai bel et bien gâchée, ma vie d’artiste… Pour dire la vérité, c’est de plein gré, que je l’ai gâchée. J’en rêvais pas. Ça puait la misère. Ça me rongeait à peine j’avais trempé le doigt. Les gens commençaient à attendre des choses de moi, à s’impatienter, à me foutre une pression pour que je leur ponde des morceaux, comme une poule pondeuse, pour leurs blogs, leurs labels, et tout ça. À m’en rendre malade. Je voyais déjà l’asile, mon poulailler, se dessiner à l’horizon. La pression qu’ils foutaient. Fallait être performant, sinon… couic ! On m’invitait à des soirées où, à chaque putain de fois, j’avais une merde… une couille, pour changer. Que des malédictions ! Ma machine explose sans la moindre raison… Un ivrogne renverse sa chope tout entière sur la table de mix. Bzzzzt, grillée… Finie, la fête qui n’avait même pas vraiment commencé. Et même une fois, pire encore, un mort ! Etc, etc… Ce genre de chose. Ça ne finissait jamais bien. Et pourtant, je m’y rendais confiant, sûr de moi, torse bombé, tout content, machines sous le bras, set bien préparé… et je rentrais tout con, tout foutu, tout courbé, tout raplapla… Malgré ça, on continuait de s’intéresser toujours un peu à moi. Ça ne tarissait pas. Un collectif avait même insisté pour que je me montre. Une interview, filmée, les fous ! J’avais rien préparé. Je fondais sur place. Je rougissais, ça tournait au violet. « Oxygène ! Tout de suite ! » A bafouiller des phrases insensées et des mots mal placés. J’avais fait et refait des prises et des prises pour une simple question toute con : « Qui es-tu, Herr Johann ? ». J’en savais foutre rien ! C’était pas pour moi. Peu après, j’avais supplié pour qu’on la retire, sur le champ. La honte. Il y avait de quoi.
Une autre fois, et même la dernière des fois, la fois de trop, une fille m’avait sacrément foutu en l’air. Après un concert à Genève, elle était devenue obsédée, Foldingue ! Elle était revenue, au Romandie où j’avais foiré un autre live, trop expérimental, fou, déstructuré, inécoutable par moment, mais tout de même, selon moi, et moi seul, hélas, intéressant. Ça ne prenait pas. La salle se vidait. On m’avait même fait comprendre qu’il fallait que j’arrête, et vite ! J’étais en train de saper leur soirée. « Par ici la sortie… » Ça suffisait pour les suffisants. Et pour l’autre habitée, ç’en était trop. Après le concert, elle me cherchait dans les loges, enfonçait les portes une à une, « Qu’on me l’amène sur le champ ! » et me tomba dessus alors que j’essayais de fuir. Après ma piteuse prestation massivement désavouée, il le fallait. Elle commença par m’engueuler, me faire la morale, me dire ô combien je l’avais déçue. Elle est passée par toutes les phases. Le déni, la colère, etc… Elle était folle de rage. Je me demandais si, après tout ça, elle n’allait pas ou m’embrasser ou me gifler. Peut-être même les deux, simultanément. Pas loin de m’étrangler. Me Choker ! J’étais choqué, en effet… sonné… déjà que mes oreilles sonnaient fort. L’ulcérée n’arrivait pas à s’en remettre et me faisait, entre deux portes de sortie, que je guettais envieusement, une leçon d’art, sur mon propre art ! Elle ne comprenait pas comment j’avais pu lui faire ça. Elle était si déçue qu’elle en faisait presque de la peine… Déçue de quoi ? De moi ? Comment était-ce possible ? Qui étais-je donc ? Ça me foutait le doute. C’était là, s’il en fallait encore, un parfait exemple de l’abomination, de l’horreur, de l’ignoble chose qu’incarnait ce pathétique sentiment de déception. Sentiment futile, parfaitement inutile, bête comme tout, réservé aux chiants, aux insupportables qui exercent une terrible pression injuste et vorace sur l’objet de leurs attentes dans le seul et unique but méprisable et égoïste de combler l’insatisfaction de leur petite vie pourrie qu’eux-même, et eux seuls, avaient rendue ainsi. Il suffit de ne rien attendre du tout de tout, c’est tout. Il n’y a que l’auto-satisfaction (très rare) ou l’auto-déception (très fréquente) que je me permets. Bref. Et tout ça se passait devant Manuel, un des rares véritable soutien de mes jeunes années musicales, le seul qui a cru, pendant longtemps et sincèrement en moi – la « coqueluche » de Keepreal, m’appelait-il sur son blog de musique, comme il s’en faisait énormément dans les années 2010, avant le début de l’ère atroce du streaming – et qui, sur le moment, assistait muet à cette scène intense d’humiliation. C’en était trop. Ce fut ma dernière soirée. Une dernière apparition avant disparition, pour bien longtemps, et me muer ainsi en fantôme d’artiste que je suis devenu aujourd’hui. En tout cas, merci ! Et au médecin aussi ! Mais bon, je crois qu’ils avaient raison.
Après ça, merdes sur merdes dans ma vie d’artiste. Des projets avortés, des concerts annulés. J’avais perdu l’envie. Pas de créer. Mais de me montrer. Et pas qu’à cause de cette folle. Elle, c’était rien. Ils pouvaient aller se faire foutre, tous. J’allais ainsi me rentrer dans mon trou, blessé, me cacher pendant de longues années.
Allez. c’est bon, le passé. J’ai raté mon futur. No future ! Et mon passé aussi. Misons tout sur le présent. C’est donc parti pour un cycle infernal de musique, d’écriture, sans fin, jusqu’à l’épuisement, jusqu’à la fin des temps, de mon temps. Des morceaux, j’en torche un par jour. Peut-être deux. C’est insupportable à en crever de ne pas pouvoir accomplir ma croûte. Ça me dévore l’âme. À m’en foutre des tocs toute la putain de journée. À peine je daigne sortir mon cul de mon réduit que mes angoisses m’attaquent. Comme une petite bête qui guette le danger quand elle doit sortir de son trou pour nourrir ses petits et qui brûle d’envie d’y retourner vite. J’en tremblote. Moi aussi, j’ai deux petits à nourrir – et qu’est-ce que ça grignote – alors il faut que je sorte voir la société hideuse… si laide. Ce n’est pas le monde que je déteste, ni les gens, loin de là, c’est les gens au sein de cette société qui m’écoeurent.
« Hélas ! par l’effet même de la société actuelle, les vrais artistes deviennent de plus en plus rares. De nos jours, en effet, l’artiste, s’il ne veut pas mourir de faim, est obligé – peu ou prou – de prostituer son talent. Car les conditions de vie sont telles, que l’artiste se trouve en face de ce dilemme désespérant : ou bien renoncer à son art, ou bien œuvrer suivant des directives imposées, ce qui tend à renoncer à toute personnalité et à toute indépendance. Cela se comprend aisément : une classe privilégiée possède l’arme la plus redoutable de notre siècle : l’argent ; cette classe consentira bien à venir en aide aux artistes miséreux, mais à la condition que ces artistes deviennent ses instruments et qu’ils renoncent à toute velléité généreuse, à toute initiative propre. Lorsqu’un artiste se sent assez d’énergie et de ténacité pour passer outre, lorsqu’il veut faire son œuvre sans se préoccuper des menaces ou des corruptions, il est certain de se heurter ensuite à une conspiration du silence sévère : on ignorera son œuvre, ou plutôt on paraîtra l’ignorer. On conçoit dès lors qu’il y ait peu d’artistes véritables : les uns se vendent, les autres abandonnent. On peut compter ceux qui affrontent la lutte. Et les courageux qui restent ne pourront jamais donner tout ce qu’ils étaient capables de donner. Boycottés, tourmentés par le problème du pain quotidien, enchaînés par les préoccupations matérielles, ils ne peuvent consacrer à leur art ni le temps ni l’attention nécessaires. Pendant ce temps, ceux qui se sont vendus peuvent travailler en paix et servir insidieusement la cause de leurs protecteurs intéressés. Sous d’habiles fictions, ils peuvent emplir de préjugés criminels le cerveau du peuple, comme on fait avaler à un chien une appétissante boulette empoisonnée. Et tant que règnera une caste possédante la situation demeurera inchangée. Il y aura toujours des vendus tant qu’il y aura des acheteurs. Mais, en attendant que naisse un état social meilleur, il faut que le peuple sache reconnaître les artistes, qu’il sache les encourager et les soutenir… et qu’il sache démasquer les trafiquants de l’art. » – Georges Vidal
De quoi désespérer… n’est-ce pas ? Jamais ! Assez parlé de ça, de moi. Pour le moment en tout cas. Faudrait pas que ça me ronge autant que Gagolet ronge, sans relâche, son casse-croûte ! Croque-croc… Ah Gagol’, quel guignol… Allez, je m’en vais de ce pas le retrouver. Plus je le fréquente, plus je lui ressemble. Lui, c’est drôle, quand on lui change sa cage, il devient tout fou. Il déboule à toute vitesse et tourne et tourne comme un maboule pendant des heures. C’est comme moi, quand je me mets à ranger mon réduit, ou que j’y apporte du nouveau, du tout beau. J’y traficote pendant des plombes jusqu’au dodo. C’est comme ça, qu’on se retrouve et qu’on se comprend le mieux les deux, Gagolet et moi, lui qui tourne et tourne, qui creuse et qui court partout comme un petit fou, et moi qui joue, qui pianote et qui tapote et puis on se dit bonne nuit et à demain. C’est vraiment un super pote.

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