III
Lettre au Président Absent
Monsieur le Président,
Je vous écris à propos d’un drame. Un drame qui me hante, qui m’occupe l’âme. Un malheur que vous feignez d’ignorer depuis tant d’années. Il s’agit de celui de Selma, prisonnière de guerre à quelque quatre mille kilomètres de là.
Cette situation désespérée m’oblige à vous interpeller. Permettez-moi seulement, Monsieur le Président, de vous le demander franchement : qu’attendez-vous pour ordonner, maintenant, le rapatriement de Selma après dix ans d’affres et de tourments ?
N’a-t-elle pas suffisamment payé pour le crime d’avoir cru un jour en une vie meilleure sous d’autres cieux, fussent-ils ceux si déchirants du Levant ? Quel vil châtiment, cruel et barbare, après la guerre et les bombardements, la capture et les trahisons, que l’abandon le délaissement d’une mère et de son enfant, toutes deux piégées dans cet enfer, infâme camp !
De votre confort de dirigeant, d’un claquement de doigts, vous pourriez mettre un terme à tout cela. Hélas, pour d’obscures raisons, vous refusez obstinément, vous, garant des Droits de l’Homme, soi-disant !
Car, en effet, vous semblez bien peu conscient, Monsieur le Président, d’avoir scellé le destin d’une enfant de votre pays — fade paradis ! — pour des broutilles de l’administration, des lois iniques, bidons !
Pouvez-vous encore, sans pâlir, songer à sa fille, vous qui l’avez privée du monde, elle qui n’a connu que l’enfermement, cachée sous sa bâche son nid depuis ses premières nuits et — si vous persistez à vous taire, à ne rien faire — jusqu’à la dernière de cette putain de vie ? Née prisonnière d’un purgatoire sans espoir, par-delà le temps, livrée aux afflictions, sous la férule de brigands, avec pour seule protection sa maman. À cette fille-là, vous ne lui accordez le retour qu’à la seule condition d’y laisser sa mère pour l’éternité et pas autrement ?
Quelle indécence, quelle abomination ! Imaginez un seul instant la douleur de l’enfant. Comme ça la déchirerait… Après des années de nuits froides passées dans ce camp, ne pensez-vous pas que rien n’est plus précieux pour elle que les bras le souffle le soulagement de sa maman ? Après la géhenne, qui pourrait vivre en reniant à jamais son refuge sa lumière… On parle quand même de sa mère !
Des milliers de jours brûlants de calvaire, n’est-ce donc pas suffisant ? Dix ans dans ce camp valent bien cent ans dans nos prisons !
Ah, Monsieur le Président, qu’ils furent froids, cyniques, les propos de votre collègue qui, interrogée sur le cas présent — à l’approche des scrutins voici trois ans déjà ! — prétendait que l’heure ne pressait pas. Ah ! Qu’elles étaient encore plus indignes et déshonorantes les paroles lâchées par votre communicant qui, devant les témoignages et les images du camp, détournant honteusement le regard de l’écran, rétorquait agacé que Selma ne serait qu’une menace pour votre sainte nation !
Sachant les conditions de détention, les dangers imminents, prouvés, criés à vos oreilles éperdument, les viols et la peur de l’enfant, ces mots abjects et l’inaction de votre administration n’avaient alors aucun équivalent !
Cela vous arrangerait-il qu’une maladie ou que quelqu’un là-bas règle, à votre place, le problème plus simplement ? Que le typhus s’abatte ou qu’on la tue, finalement ?
Allons, Monsieur le Président, au fond, vous le savez, vous n’apportez aucune solution. Je le dis clairement, à vous et vos prédécesseurs faibles et au courage manquant, bien trop d’années ont passé mais, malgré votre faute et le mal déjà fait, vous pourriez encore vous racheter. Hélas, je redoute qu’à vos yeux, à l’aune de votre morale, l’allégeance à un certain califat ne se pardonne pas… Non, de ce califat-là, on n’en revient pas.
Sachez toutefois qu’au regard de ce cas, pour tout cela, Monsieur le Président, vous et votre administration, je vous hais… Je vous hais ! Absolument !
Soyez-en sûr, Monsieur le Président, je le dirai à mes enfants, quand je leur conterai l’histoire de la fille du Sultan, pendant qu’elle crevait dans cette prison, vous autres dirigeants n’aurez rien fait, inerte gouvernement !
Selma ne le méritait pas ; je le sais, je l’ai connue il y a bien longtemps, à l’âge où nous étions encore de tendres innocents. Elle ne méritait pas cela. Il est à craindre cependant que vous ne l’ayez déjà tuée une fois en la laissant pourrir là-bas. Si elle meurt pour de bon, ce sera vous et vos collègues aveugles et sourds aux grands drames humains de notre temps, peu importe le camp auquel on appartient, oui… peu importe son camp, ce sera vous que je tiendrai pour responsables d’un sort injuste et impensable. Et sachez enfin, Monsieur le Président, que le jour où cela arrivera, je le clamerai haut et fort !
Qu’attendez-vous pour sortir Selma de cette horreur cette tragédie sans nom ?
Monsieur le Président, certes, je vous abhorre mais je vous implore et je vous le demande une dernière fois :
LIBÉREZ-LA !
